La découverte de la vie dans les grandes profondeurs

En 1841, le naturaliste anglais Forbes, au cours d’une campagne de dragages en mer Egée, effectue des prélèvements à des profondeurs croissantes. Il note que le nombre d’animaux dans chaque drague diminue avec la profondeur. Sans dépasser les 130 brasses (238 m), il dresse alors une courbe théorique de diminution des peuplements en fonction de la profondeur, courbe qui extrapolée, lui montre que toute vie disparaîtrait au delà de 550 m.
En 1860, en remontant un câble sous-marin qui relie la Sardaigne et la Tunisie et qui s’est cassé, le naturaliste français Alphonse Milne Edwards découvre des coraux et des vers qui se sont développés à plus de 1800 m.
Si la vie est possible à 1800 m, Forbes s'est trompé. Quelle est donc l'extrême limite pour la vie sous-marine ?
A cette question s’ajoute une nouvelle interrogation, tout aussi passionnante : en 1864, le pasteur norvégien Sars remonte par 600 m de profondeur dans un fjord, deux fossiles vivants. C’est-à-dire des animaux que l’on croyait disparus depuis l’ère secondaire.
Le fond des océans a-t-il servi de refuge à des espèces fuyant les bouleversements de l’histoire de la Terre ?

Les Anglais vont être parmi les premiers à tenter de répondre à ces 2 questions. Charles Wyville Thomson organise sur une superbe frégate, le voilier Challenger, une campagne qui pendant 4 années, de décembre 1872 à mai 1876, va parcourir toutes les mers du globe, 96 000 milles nautiques, l'équivalent de trois fois le tour du globe. Il remonte au cours de ses 362 stations des animaux jusqu’à 5500 m, la plus grande profondeur atteinte.

C’est le début des grandes campagnes océanographiques qui vont se poursuivre jusqu’à la seconde guerre mondiale. En particulier, le Prince Albert de Monaco ramène en 1901 dans ses filets et ses dragues, des animaux, poissons et crustacés récoltés jusqu’à 6035 m. Cela restera pendant 40 ans le record absolu de la vie dans les abysses.

Mais y a-t-il une vie au delà de 6 000 m ? Beaucoup de biologistes pensent encore que non. Il faudra attendre la campagne réalisée par des Danois entre 1950 et 1952, sur leur navire Galathea pour répondre définitivement. Non, il n’y a pas de limite de profondeur à la vie. Ils rapportent en effet de leur tour du monde 115 espèces d’animaux capturés au delà de 6000 m ! Ils réussissent en particulier un chalutage dans la fosse des Mariannes à plus de 10 900 m et remonte des animaux invertébrés et dans les sédiments, des bactéries.

Mais ces campagnes remontent en surface des animaux abîmés, souvent incomplets, toujours morts. Ces prélèvements sont réalisés en aveugle depuis la surface sans jamais savoir à quoi ressemblent les fonds et les faunes. Comme le dira Théodore Monod :
« Que pourrait-on savoir de la faune de France pour ne l’avoir explorée que d’un ballon, à travers une couche de nuages, au moyen d’un grappin et d’un panier à salade balancés à l’aveuglette au bout d’une ficelle . Qu’aurait-on pêché, avec de la chance au bout d’un siècle : pas grand chose je le crains ; un coq de clocher, une coiffe bretonne, quelques coquilles d’huîtres, un soutien-gorge …».

Il faut aller voir sur place. C’est l’américain William Beebe aidé de l’ingénieur Barton qui le premier s'y risque, à bord de sa bathysphère. En août 1934, il atteint la profondeur de 908 m, la plus grande encore jamais atteinte par l'homme. Il en ramène quelques images et des descriptions sur les phénomènes de bioluminescence. Et il décrit le merveilleux spectacle de ces poissons phosphorescents dans une émission radiophonique réalisée en direct du fond.

Les bathyscaphes vont permettre de descendre beaucoup plus bas.

A la suite de sa plongée record à 10 910 mètres dans la fosse des Mariannes, le 23 janvier 1960, Jacques Piccard écrit :
« Au moment où nous arrivâmes sur le fond, après quatre heures et trente minutes, nous eûmes la chance immense de voir, juste au milieu du cercle de lumière apportée par un de nos projecteurs, un poisson. Ainsi donc, en une seconde, mais après des années de préparation, nous pouvions répondre à la question que des milliers d’océanographes s’étaient posée. La vie, sous forme supérieurement organisée, était donc possible quelle que soit la profondeur ».

Ainsi, pendant 100 ans, de Forbes (1850) jusqu'à Bruun et la Galathea (1950), on a surtout cherché à savoir si la vie existait à toutes profondeurs. La réponse est positive.

Mais malgré la profondeur, la vie reste toujours liée au soleil. Il ne peut en être autrement, ... jusqu'au jour de 1977 ...