Changements démographiques à long terme de deux espèces d'ophiures co-occurentes dans les milieux côtiers anthropisés

Ophiocomina nigra et Ophiothrix fragilis sont deux espèces d’ophiures communes et co-occurrentes sur les côtes européennes. Classiquement, O. nigra cohabite avec O. fragilis mais cette dernière est souvent beaucoup plus abondante. Elles présentent toutes deux des variations spatiales et saisonnières marquées de leurs densités, à l’instar de nombreuses espèces d’échinodermes. Ces variations sont susceptibles d’engendrer des modifications fortes sur le fonctionnement des écosystèmes benthiques côtiers soumis à l’explosion démographique d’une ou plusieurs espèces.

Dans le cadre d’un projet destiner à comprendre la place dans le réseau trophique d’ Ophiocomina nigra et d’Ophiothrix fragilis sur les côtes Finistériennes, une cartographie de ces deux espèces a été réalisée en rade de Brest sur la base de stations échantillonnées en 1987. Les densités et les biomasses des deux espèces ont été comparées avec des prélèvements de 2011 pour mesurer l’évolution multi-décennale de ces espèces à l’échelle de tout le bassin central de la rade de Brest (Blanchet-Aurigny et al., 2012). De façon surprenante, alors que la biomasse de l’espèce O. fragilis change peu, la population a migré vers le sud où elle colonise actuellement des bancs de crépidules mortes. A l’inverse, O. nigra, très minoritaire en 1987, a vu sa densité multipliée par 5 et sa biomasse par 3. Elle occupe désormais toute la zone échantillonnée, à l’exception des bancs de crépidules mortes. A elles seules, ces deux espèces représentent aujourd’hui plus de 1000 tonnes de matière sèche dans le bassin central de la rade.
L’explosion démographique de l’espèce Ophiocomina nigra peut s’expliquer par des changements profonds et durables du fonctionnement de la rade, comme les activités de semis de coquilles Saint-Jacques ou les activités de draguage, fournissant de nombreux cadavres pour O. nigra, plus mobile et carnivore qu’O. fragilis. La colonisation des bancs de crépidules et leur mort engendre des effets potentiellement importants pour le fonctionnement de tout l’écosystème de la rade : alors que les suspensivores (et au premier plan, la crépidule) semblaient contrôler la production phytoplantonique en rade de Brest en 1987, des indicateurs montrent que ce n’est plus le cas depuis les années 2000, dates des principales modifications anthropiques de l’écosystème et du début probable de l’explosion démographique d’O. nigra.
La prolifération d’Ophiocomina nigra est rapportée dans de nombreux autres systèmes anthropisés (baie de Seine, Golfe du Lion etc.) mais les conséquences sur le fonctionnement des écosystèmes en général, et des réseaux trophiques en particulier, restent à investiguer.

Références.
Blanchet-Aurigny, A., Dubois, S.F., Hily, C., Rochette, S., Le Goaster, E., Guillou, M., 2012. Multi-decadal changes in two co-occurring ophiuroid populations. Marine Ecology-Progress Series 460, 79-90.