Diversité spécifique et fonctionnelle des habitats à Haploops nirae

Les habitats benthiques côtiers de Bretagne Sud se caractérisent par des patrons sédimentaires variés et une grande diversité d’habitats plus ou moins envasés. Parmi ces derniers, les vases consolidées à Haploops représentent un habitat unique à l’échelle des côtes françaises. De récents travaux cartographiques ont montré que la surface colonisée par l’amphipode tubicole grégaire Haploops nirae avait très significativement augmenté ces 20 dernières années, atteignant aujourd’hui 3500 ha en baie de Concarneau et plus de 7000 ha en baie de Vilaine. Un projet est en cours pour comprendre le rôle de cet amphipode dans la dynamique successionnelle des communautés envasées de Bretagne Sud et le rôle de cet habitat sur la diversité spécifique et fonctionnelle à plusieurs échelles spatiales et temporelles.

L’analyse de la diversité de la macrofaune associée aux Haploops révèle une richesse spécifique significativement plus élevée que celle des sédiment meubles avoisinants mais surtout des assemblages d’espèces uniques et originaux, fondamentalement différents : 90 espèces (30% de la diversité totale) ne sont échantillonnées qu’en association avec les Haploops. C’est par exemple le cas de Photis inornatus, une nouvelle espèce d’amphipode découverte à l’occasion des campagnes d’échantillonnage en baie de Concarneau, entre 20 et 30 mètres de profondeur (Myers et al. 2012).
L’examen de la diversité et de la composition faunistique à la lumière des paramètres environnementaux (température, salinité, chlorophylle a, profondeur etc.) révèle que le nombre d’espèces et la densité de la macrofaune ne sont absolument pas influencés par la densité des tubes d’Haploops : en d’autres termes, que l’espace soit colonisé par quelques centaines ou quelques dizaines de milliers d’individus (et donc de tubes), la diversité et les abondances d’espèces ne changent pas significativement. Ce résultat va à l’encontre de l’intermediate disturbance hypothesis (hypothèse de perturbation intermédiaire) qui, en écologie théorique, présuppose que la diversité (richesse spécifique) et l’abondance augmentent avec la perturbation (comme la colonisation par une espèce tubicole) jusqu’à un certain seuil à partir duquel la compétition pour la nourriture et pour l’espace élimine les espèces les unes après les autres. Enfin, les analyses multivariées révèlent également que le facteur le plus structurant pour expliquer les variations marquées dans les assemblages d’espèces est la présence d’Haploops, devant les paramètres du sédiment. Cela révèle qu’Haploops nirae est une réelle espèce ingénieure de son écosystème et que sa simple présence physique suffit à modifier l’environnement (qualité du sédiment, concentration en matière organique, flux à l’interface eau-sédiment etc.) et in fine les espèces qui choisissent de s’implanter dans cet habitat.
L’analyse de la diversité fonctionnelle est en cours, avec notamment une approche multivariée basée sur l’analyse des traits d’histoire de vie (BTA) des espèces qui composent la diversité des habitats échantillonnés.

Une étude fine de la dynamique de population des Haploops (Rigolet et al., 2012) nous a permis de montrer qu’en dépit d’une production secondaire modérée (9.66 g poids sec par m² et par an et P/B = 2.26 an-1), l’apport massif de juvéniles en fin d’hiver avant le bloom printanier, et sa capacité à fortement modifier l’habitat expliquent probablement le succès de cette espèce. A l’échelle des baies colonisées, il apparaît cependant que la colonisation des sédiments par les Haploops correspond à une perte de production, par rapport notamment aux habitats envasés à Amphiura filiformis et Maldane glebifex.

Références :

  • Myers, A.A., Rigolet, C., Thiebaut, E., Dubois, S.F., 2012. A new species of amphipod, Photis inornatus sp nov (Corophiidea, Photidae) from a 'Haploops community' in Brittany. Zootaxa(3236), 55-61.
  • Rigolet, C., Le Souchu, P., Caisey, X., Dubois, S.F., 2011. Group sweeping: Feeding activity and filtration rate in the tubiculous amphipod Haploops nirae (Kaim-Malka, 1976). Journal of Experimental Marine Biology and Ecology 406(1-2), 29-37.
  • Rigolet, C., Dubois, S.F., Droual, G., Caisey, X., Thiébaut, E., 2012. Life history and secondary production of the amphipod Haploops nirae (Kaim-Malka, 1976) in the Bay of Concarneau (South Brittany). Estuarine, Coastal and Shelf Science(in press).