Moyens contribuant à la sélectivité de la pêche autour des DCP

Une bonne maîtrise de la sélectivité de la pêche est nécessaire pour :

  • Réduire les prises de juvéniles et ainsi diminuer la consommation de carburant et le temps passé à les pêcher
  • Cibler certaines espèces afin de réduire éventuellement les prises d’une ressource trop exploitée
  • Améliorer la perfomance économique des entreprises et les conditions de travail des marins
  • Diversifier la pêche et permettre de stabiliser les débarquements constitués d’espèces migratrices qui se succèdent au cours de l’année (maintien de l’activité au cours de l’année, meilleure gestion des outils de stockage et de commercialisation des produits,…)

Plusieurs facteurs peuvent influer sur la nature (composition spécifique et taille) et l’importance des prises autour des DCP :

1) Le mode d’exploitation des DCP et les espèces ciblées

Une comparaison entre trois îles proches (Guadeloupe, Dominique et Martinique) a mis en évidence une différence sensible dans la composition spécifique des débarquements.

Pays

Date

Marlin bleu (%)

Thon jaune (%)

Daurade (%)

Guadeloupe

2008 et 2010

18 et 9

36 et 35

33 et 29

Dominique

2010

7

32

16

Martinique

2009 et 2010

44 et 36

15 et 25

9 et 4

Proportion des principales espèces dans les captures de DCP de 3 îles proches (Mathieu et al. 2013)

Cette différence de composition spécifique dépend en partie du mode d’exploitation des DCP (Guyader et al. 2013). Lorsque les pêcheurs ciblent la dorade coryphène (cas de la Guadeloupe), ils exploitent plusieurs DCP par sortie, car cette espèce vit en petits bancs dipersés sous des objets flottants. La pêche du thon jaune ou du marlin nécessite au contraire de réduire le nombre de DCP afin que la concentration de poissons se forme toujours sur le même dispositif. Les zones de passage préférentiel des poissons sont encore mal connues ainsi que leur changement d’une année sur l’autre. Il est probable que la position géographique des îles ait aussi une influence sur les résultats de pêche.

2) La distance de pose des DCP par rapport à la côte

Selon les observations faites en Martinique, à partir de 1595 retours de pêche professionnelle en 2004 et 2005, la distance de pose des DCP influe sur les débarquements par sortie, par heure de pêche et par dispositif. Les prises augmentent lorsqu’on s’éloigne de la côte. Ce sont surtout celles des thons jaunes et un peu moins des listaos qui évoluent le plus avec la distance. Les marlins semblent donner des rendements moindres à l’intérieur des 12 milles nautiques. Cela peut être dû en partie au fait que les patrons de petites embarcations, plus nombreux près de côte, préfèrent éviter cette espèce pour des questions de sécurité.

3) La saison de pêche

Selon les périodes de l’année les rendements de pêche et la composition spécifique des débarquements sont très variables. L’exemple de la Martinique montre qu’en 2004 et 2005, de bons rendements ont été obtenus sur les périodes de mars-avril avec le marlin bleu et septembre à novembre avec le thon jaune. Durant la période intermédiaire, les rendements par sortie sont plus faibles. La meilleure saison du thon noir ayant été le mois de juillet et sachant que cette espèce est abondante au stade adulte (« couche intermédiaire de thon » - voir description des agrégrations autour des DCP), il pourrait être intéressant de rechercher les techniques appropriées pour mieux valoriser ces concentrations de poissons.

Il faut cependant garder à l’esprit que la saisonnalité de la pêche n’est pas la même dans toute la Caraïbe. Les poissons se déplaçant, les pics de débarquement diffèrent d’un pays à l’autre. Un exemple est donné avec le marlin bleu qui est surtout présent en Martinique en début et en fin d’année, alors qu’il ne montre qu’un pic annuel de prise par unité d’effort aux Bermudes en juillet. Ces données suggèrent que cette espèce migre vers le nord en début d’année, pour atteindre les Bermudes en milieu d’année et revenir vers le sud au cours de la seconde partie de l’année.

Comparaison des prises moyennes par sortie de marlin bleu en Martinique et aux Bermudes (bleu – observé ; rose – moyennes mobiles) (extrait de SCRS/2005/010)

4) Les engins et techniques de pêche

La composition spécifique et en taille des prises a pu être faite à partir de 54 sorties effectuées en Martinique sur des yoles de pêcheurs professionnels entre août 2003 et avril 2004 (Reynal et al., 2007).

L’examen des prises autour des DCP montre qu’une quantité relativement importante de petits thons (longueur à la fourche < 40 cm) est capturée (422 individus en 54 sorties de pêche professionnelle). Ils sont pris de jour à la traîne de surface (163 individus), mais surtout à la traîne profonde (250 individus).

Les thons de tailles intermédiaires (entre 40 cm et 1 m) sont capturés de nuit comme de jour. De jour ils sont pêchés à des profondeurs plus élevées que les petits (84 % à la traîne profonde et 16 % à la traîne de surface). De nuit le thon noir paraît avoir un comportement différent vis-à-vis des lignes de traîne. Juste avant le lever du soleil, les pêcheurs le prennent à l’aide de lignes allant jusqu’à 30 m de profondeur. Cette pêche cesse la journée (à partir de 6h du matin environ). Les autres thonidés (thon jaune, listao, etc.) sont moins fréquemment pêchés par cette technique.

A l’exception de la dorade coryphène, les poissons d’épave sont rarement ciblés par les professionnels et par conséquent ils apparaissent peu dans leurs prises. La dorade coryphène est capturée à la traîne ou à l’aide de lignes appâtées appelées « chasseurs » (Guillou et Lagin 1997). Lorsqu’elle est ciblée par les pêcheurs, de nombreux DCP sont posés et exploités au cours d’une même sortie.

Les poissons de grandes tailles (poissons à rostre, thon jaune de plus d’un mètre) sont très recherchés de jour. Ils sont pratiquement toujours pêchés à l’aide de palangres verticales dérivantes. Les thons jaunes de plus d’un mètre ont été pris à des profondeurs plus élevées (en dessous de 80 m) que les thonidés de tailles intermédiaires. Ces observations suggèrent que les thons se répartissent en fonction de leur taille, de la surface où se trouve préférentiellement les plus petits jusqu’à 180 m (profondeur maximale de pêche des plus gros individus). Certains pêcheurs signalent toutefois des prises de gros thons jaunes la nuit, à l’aide de ligne de traîne pourtant mal adaptée à la capture de ces poissons. Contrairement aux thonidés, aucun poisson à rostre (à l’exception du l’espadon) ne semble avoir été pêché de nuit.

En 2013, l’expérimentation de nouveaux engins lors du projet MAGDELESA a été réalisée : le jigging, qui est une pêche verticale exploitant l’ensemble de la colonne d’eau sur les 100 premiers mètres, et le popper qui est un leurre flottant utilisé sur les lignes de traine traditionnelles. Lors des pêches expérimentales, les principales captures effectuées au jig autour des DCP ont été les thons à nageoires noires en grande majorité (68.7 %), puis les thons jaunes (14,6 %) et les listao (11,4 %). Si plus de 80% des thons à nageoires noires capturés au jig étaient matures, l’ensemble des thons jaunes capturés était juvénile. Le jigging apparait comme une technique efficace pour cibler et capturer les thons à nageoires noires adultes. Des thons jaunes adultes, ainsi que des poissons à rostre peuvent être exceptionnellement capturés au jigging. Au popper, les captures étaient constituées principalement de thons à nageoires noires (56.8%) et de thons jaunes (38.1%). Cet engin travaillant en surface, dans la couche d’agrégation des thonidés juvéniles (Doray, 2006), 81,9% des captures étaient non matures. Des captures de thons jaunes adultes réalisées au popper ont néanmoins déjà été observées.

Modèle de jig Benthos de la marque Williamson

Modèle de popper Saltiga de la marque Daïwa

5) Les appâts utilisés sur les palangres verticales dérivantes

Les palangres verticales dérivantes à un hameçon sont en général appâtés à l’aide des petits thons vivants capturés par les lignes de traîne. Différentes espèces ont pu être testées en appât. Le thon à nageoires noires présente les meilleurs rendements avec 15% de capture, alors que les palangres appâtées avec des thons listao et des thons jaunes ont des rendements de captures respectifs de 11% et 7%. Des essais ont aussi été réalisé avec des carangues coubali (n=3) et du poisson volant (n=1), mais en trop petit nombre pour permettre une conclusion définitive. Ils ont permis 100% de capture ce qui doit encourager la réalisation de pêches expérimentales futures afin de tester ces nouveaux appâts.

* Bouchon = morceau de thon utilisé comme appât

Efficacité des appâts vivants sur les palangres verticales dérivantes autour des DCP ancrés

Lorsque la disponibilité en appât vivant est insuffisante, le marin pêcheur peut utiliser de l’appât mort. Il découpe alors des morceaux de thons (appelé « bouchon » ou « dolle »), sur ses captures du jour ou de la veille, ou il utilise du poisson volant frais. Différents appâts morts utilisés traditionnellement autour des DCP ont donc été testés ainsi que le calamar congelé (appât expérimental). Les meilleurs rendements ont été obtenus sur les palangres verticales appâtés avec du « bouchon » (27%) et du poisson volant frais (22.5%). Le calamar congelé ne semble pas être un appât efficace (6% de capture, et 11.5% lorsqu’il est combiné au « bouchon »). L’utilisation de poisson volant (frais ou congelés) apparait comme étant une solution potentielle pour pallier à l’utilisation de juvéniles de thon en appât. Ce qui permettrait de reduire sensiblement la consommation de carburant (réduction du temps de traîne) et laisserait aux pêcheurs la possibilité de mettre œuvre d’autres techniques comme le jigging.

A noter que les marlins se capturent exceptionnellement avec des appâts morts ou des poissons volants.

* Bouchon = morceau de thon utilisé comme appât

Efficacité des appâts morts sur les palangres verticales dérivantes autour des DCP ancrés

Eléments de discussion sur l’amélioration de la pêche autour des DCP

Même si la capture de juvéniles de thons reste relativement faible autour des DCP (une dizaine d’individus par sortie), l’expérimentation de nouveaux appâts devrait être poursuivie afin d’éviter que les pêcheurs ne soient obligé de consommer du temps et du carburant pour la capture de ces appâts vivants. L’expérimentation comme appât du poisson volant congelé par un procédé adequate pour éviter leur noircicement ou l’utilisation de petits pélagiques côtiers vivants devraient être tentées. La poursuite des expérimentations de techniques comme le jigging, la pêche au feu de nuit, etc. est à faire en veillant à ne pas dégrader les conditions de travail des pêcheurs. Afin d’éviter le développement excessif de la pêche sur certaines ressources, un effort doit également être fait pour évaluer les populations des espèces ciblées et en particulier le thon noir et la dorade coryphène et pour améliorer la connaissance de ressources comme les makaires. Si l’éloignement des DCP semble favoriser une augmentation des prises, il faut veiller à ce que les pêcheurs aient bien les unités adequates pour aller au large et que les coûts ne soient pas plus élevés que les gains. La gouvernance des parcs de DCP devrait également prendre en compte l’accessibilité des DCP aux pêcheurs, tout au long de l’année et selon la capacité de leur unité de pêche.