Action « Nourriceries »

Les modèles numériques d’évaluation de l’état des stocks de poissons utilisés au niveau européen par le CIEM nécessitent d’être alimentés par des données caractérisant :

  • La biologie de l’espèce : croissance en longueur et pondérale selon les zones et les sexes, âge à la maturité sexuelle, longévité…
  • l’impact des activités de pêche sur les stocks : effort de pêche, tonnages débarqués et rejetés, distributions de tailles et âges des captures, sex-ratio des captures…

Si l’on veut également utiliser ces modèles numériques pour proposer des mesures de gestion efficaces pour les années à venir, il faut qu’ils puissent simuler les évolutions de la biomasse du stock dans le futur proche. Ceci oblige à disposer de données sur l’abondance en juvéniles avant qu’ils n’aient atteint une taille suffisante pour devenir capturables, c’est-à-dire juste avant qu’ils soient « recrutés sur les pêcheries ».

Produire des indices d’abondance en « pré-recrues » est donc la condition sine qua non pour pouvoir proposer des ajustements des mesures de gestion (TAC et quotas par exemple) aux réalités du stock et à ses évolutions prévisibles. En cas de mauvaise reproduction, ou de mauvaise survie des juvéniles (mauvaises conditions hydroclimatiques, forte prédation…), les autorisations de prélèvement devront être plus restrictives afin de conserver au stock une biomasse suffisante. A contrario, une très forte abondance en juvéniles, gage de forts recrutements sur les pêcheries les années suivantes, et donc d’une augmentation de la biomasse capturable, permet d’autoriser une augmentation des captures sans porter préjudice au stock.

Aujourd’hui, seule l’équipe scientifique anglaise du CEFAS produit un indice d’abondance annuel en juvéniles de bar en Europe. Elle réalise à cet effet 35 traits de chalut de 10 à 20 minutes dans le Solent depuis 1977, et détermine, en fonction du nombre de captures de petits bars d’une taille comprise entre 4 et 40 cm environ (bars âgés de 6 mois à 4/5 ans, encore sexuellement immatures), le succès des reproductions et de la survie au cours des 4 dernières années. C’est à partir de cet unique indice d’abondance, provenant des alentours de l’île de Wight dans le sud de l’Angleterre, que les groupes de travail du CIEM établissent les prévisions de biomasse du stock de bar pour l’ensemble du secteur Manche Ouest, Manche Est, Mer celtique et Mer du Nord.

Positionnement des traits de chalut réalisés chaque année par le CEFAS dans le cadre du "Solent Bass Survey" dans le secteur de l'île de Wight sur la côte sud de l'Angleterre afin de produire un indice annuel d'abondance en pré-recrues (= juvéniles n'ayant pas encore atteint la taille minimale de capture)

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Cette situation n’est pas satisfaisante d’un point de vue scientifique, et le CIEM rappelle qu’il est indispensable de pouvoir produire des indices d’abondance du même type en d’autres secteurs de l’aire de répartition de l’espèce, car rien n’assure que succès ou échec de la reproduction/survie sont, chaque année, partout identiques.

 

L’action « Nourriceries » du projet Bargip vise par conséquent à :

  • mettre au point un protocole efficace de suivi de quelques nourriceries françaises réparties au long de nos côtes, de façon produire des indices d’abondance robustes pour nourrir les modèles mis en œuvre au sein de CIEM.
  • et à développer notre connaissance sur les plus jeunes stades de cette espèce, encore relativement méconnus.

 

Les deux objectifs principaux de cette action sont donc, à terme :

  • d’identifier les principales nourriceries de l’espèce le long des côtes françaises. Cette identification reposera sur des synthèses bibliographiques (recensement des publications, rapports, notes… certifiant la présence pérenne de juvéniles de bars dans des secteurs estuariens ou des baies, leur conférant le statut de nourriceries), analyses des captures réalisées dans le cadre de suivis halieutiques déjà en cours, ou d’études d’impact, enquêtes locales…
  • de mettre au point une méthode d’évaluation de l’abondance en juvéniles en testant différents protocoles sur deux zones tests, la rade de Brest et la baie de Douarnenez, où la présence de juvéniles est avérée.

Zone d'étude de l'action "Nourriceries" du projet Bargip, incluant la rade de Brest et la baie de Douarnenez

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La phase de synthèse bibliographique (identification/hiérarchisation des nourriceries de bar) se déroulera  en 2014.

La phase de développement de protocole s’entendra jusqu’à la fin 2016. Les 2 nourriceries pilotes de la rade de Brest et de la baie de Douarnenez ont été retenues du fait de leurs configurations très différentes (bathymétrie, nature des fonds, hydrodynamisme, bassins versants et débits fluviaux…), ce qui est essentiel pour vérifier l’efficacité des différents protocoles envisagés (et celle des engins de pêche qui vont être utilisés pour réaliser les échantillonnages en particulier) selon les secteurs, et pour évaluer si des différences comportementales des juvéniles, notamment durant les périodes hivernales, existent : stabulation dans certaines nourriceries côtières, ou migration généralisée vers le large ?

Il s’agira donc :

  • de tester différents engins d’échantillonnage des juvéniles, pour retenir le plus performant, utilisable sur tous les types/configurations de nourriceries (petits chaluts de fond a priori),     
  • d’affiner nos connaissances sur les périodes de présence des juvéniles en secteurs très côtiers, ou plus au large. Pour cela, des échantillonnages seront périodiquement réalisés sur deux années.
  • d’acquérir des données complémentaires sur les conditions de milieux au niveau des secteurs échantillonnés, et ce afin d’identifier d’éventuels preferendums des juvéniles de bar ainsi que les valeurs de certains paramètres induisant des réactions d’évitement, de déplacement, ou de concentration de leur part. Cette connaissance est importante pour la description et la compréhension du cycle biologique de l’espèce, et primordiale pour pouvoir éventuellement orienter les stratégies d’échantillonnage au cours des suivis,
  • d’identifier si ces secteurs constituent également des nourriceries pour d’autres espèces : les espèces capturées en même temps que les juvéniles de bar seront également comptabilisées et mesurées, de façon à caractériser au mieux les écosystèmes que constituent les nourriceries suivies, et de vérifier l’importance de ces secteurs dans le cycle biologique de ces autres espèces.

Cette phase nécessitera des affrètements de navires professionnels (petits chalutiers à même de remonter en zones estuariennes) pour une soixantaine de jours de campagne en mer au total, affrètements qui seront coordonnés par le CNPMEM.

Premier test d'un petit chalut pélagique réalisé en 2013 dans l'estuaire de l'Aulne en rade de Brest : test non concluant ayant amené l'équipe de projet à développer en relation avec les patrons pêcheurs impliqués un chalut de fond spécialement adapté

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Ensuite, à partir de 2017, et en fonction des résultats obtenus, l’intérêt de la pérennisation d’un suivi annuel de ces deux nourriceries permettant de produire un indice annuel « pointe de Bretagne » en prérecrues de bar, et utilisable par le CIEM, devra être évalué. De même, l’intérêt de suivre quelques unes des autres nourriceries majeures françaises (sud Gascogne, nord Gascogne, limite manche Est Manche Ouest …) devra être débattu.