Où mangent les requins ?

Une étude internationale, dirigée par des chercheurs de l’Université de Southampton et impliquant 73 chercheurs de 21 pays a permis d’identifier les principales zones d’alimentation des requins à l’échelle de la planète. Les résultats montrent que les espèces de requins côtiers s’alimentent plutôt localement et dans une grande diversité d’habitats, alors que l’alimentation des espèces océaniques paraît largement reposer sur des sources produites dans une zone d’étendue plus restreinte en latitude (30-50° dans les deux hémisphères).

Cette étude d’envergure  sur le comportement alimentaire des requins participe ainsi à l’amélioration des connaissances encore trop parcellaires sur l’habitat et les zones d’alimentation d’espèces souvent emblématiques. Cette progression est importante et permet d’envisager des mesures de gestion plus efficaces pour ces espèces très mobiles. L’Ifremer a contribué à ce travail et a fourni des données issues de projets menés sur plusieurs espèces de requins sur l’ensemble des façades métropolitaines.

Le rôle des requins dans les écosystèmes marins

Les requins jouent un rôle important dans la structure et le fonctionnement des écosystèmes marins. Ils sont retrouvés dans tous les environnements, depuis les zones côtières jusqu’au large ainsi que dans les grands fonds. Ils ont des comportements alimentaires variés et sont aussi bien des consommateurs de petits invertébrés, comme les roussettes, que des super-prédateurs placés en haut des chaînes alimentaires. Ils subissent par ailleurs des pressions anthropiques liées par exemple à leur capture ou à la dégradation de leur habitat. Pour autant, les connaissances sur leur alimentation et leur comportement restent encore parcellaires. Comprendre quelles sont les zones d’alimentation utilisées par les requins peut permettre d’affiner les mesures de conservation pour ces espèces.

Une différence entre requins côtiers et océaniques

Cette étude, publiée dans Nature Ecology &Evolution, utilise un marqueur chimique de l’alimentation, le rapport isotopique du carbone, que l’on retrouve naturellement dans les tissus de tous les organismes. Il a été utilisé ici pour identifier les zones d’alimentation de 144 espèces de requins côtiers, pélagiques ou de profondeur et couvrant tous les océans du globe. L’étude s’est basée sur un large jeu de données international de près de 5400 échantillons. Elle a comparé la signature isotopique des requins à celle du phytoplancton, à la base des chaînes alimentaires. Si le requin s’alimente à l’endroit où il a été capturé, les signatures du requin et du plancton correspondent. Au contraire, une différence de signature témoigne d’un déplacement entre la zone de capture et la zone d’alimentation. Comme le dit Christopher Bird, post-doctorant à l’Université de Southampton et 1er auteur de l’étude, « on a coutume de dire que l’on est ce que l’on mange. Pour les requins, il faudrait plutôt dire on est d’où on a mangé ».

L’étude montre notamment que les requins vivant à proximité des côtes s’alimentent localement sur une grande diversité de chaînes alimentaires, un peu comme des citadins qui peuvent choisir différents restaurants à proximité sans avoir besoin de sortir de la ville. Au contraire, l’alimentation des requins océaniques semble largement reposer sur le phytoplancton produit dans une zone plus restreinte en latitude (30-50° dans les deux hémisphères), que ce soit par une alimentation directement dans ces zones ou via la consommation de proies qui se sont-elles mêmes alimentées dans cette zone. Pour poursuivre la métaphore, ce serait comme faire des kilomètres depuis des zones rurales pour aller manger dans quelques bons restaurants en ville. Ces « quelques bons restaurants » semblent se situer surtout dans les masses d’eaux plus froides et plus productives, où la pression de pêche peut être forte.

Participation de l'Ifremer

L’Ifremer a contribué à ce projet international au travers de la participation de 5 chercheurs basés à la Seyne sur Mer (M. Bouchoucha), la Rochelle (G. Biais), Nantes (T. Chouvelon), Lorient (D. Kopp) et Boulogne sur Mer (P. Cresson) qui ont partagé avec le consortium des données isotopiques pour 15 espèces de requin collectées sur les 4 façades métropolitaines, lors de campagnes de navires de la flotte IBTS, MEDITS et EVHOE et dans le cadre des projets Ifremer (RETROMED, CONTAMED, Marquages de requins-taupes, CHARM3), ainsi que dans de cadre de collaborations avec l’Université de La Rochelle sur les campagnes EVHOE en particulier.

 

Pour en savoir plus : « A global perspective of the trophic geography of sharks » publié dans le numéro de février de Nature Ecology and Evolution (doi 10.1038.s41559-017-0432-z) Une version vulgarisée est disponible sur cette page https://natureecoevocommunity.nature.com/users/80414-christopher-bird/posts/29356-global-feeding-habits-of-sharks-revealed-using-stable-carbon-isotopes